[Et voilà la suite... plus visuel et dynamique que le premier épisode... ]
Quand il rouvrit les yeux, Marco sentait le froid sur son visage. Il était en chute libre, le sol se précipitant vers lui si vite… à moins que ce ne fût le
contraire. Il volait… enfin, c’est ce qu’il pensait.
En haut de la tour, les témoins de la scène n’avaient pu que pousser un cri de terreur en se précipitant au bord de la tour, pour surtout ne rien rater de ce
qui allait se passer. Mais que pouvaient-ils faire d’autre ?
En bas, la rue grouillante s’était figée. Des milliers de cous cassés, tous dirigés vers la future victime. Dans ces cas-là, tout le monde se fige. Personne
ne pouvait plus sauver ce pauvre type. Personne ? Dans la foule immobile, un homme ressentit tout d’un coup comme un point douloureux au creux de ses reins. Et puis, il se sentit pousser en
avant. Du moins, c’est ce qu’il croyait. Sans s’en rendre compte, ses pieds ne touchaient plus le sol, et alors que, comme beaucoup d’autres il levait les mains au ciel comme pour implorer un
geste divin ou pour se protéger, l’homme s’envola comme un missile.
La foule autour de lui fut soufflée et projetée sur le sol. Les doigts se tendirent à nouveau.
- Regardez, là ! Mais qu’est-ce que c’est ? cria une
voix.
- C’est un homme ! il… il vole ! fit une autre.
- Quelqu’un a vu d’où il venait ? entendit-on encore.
- Est-ce que quelqu’un sait qui c’est ? C’est un… super-héros ?
demanda une énième voix.
- Il était à côté de moi… je… je n’ai pas vu son visage. C’est complètement
fou ! » souffla un homme qui se relevait doucement.
La foule avait oublié son inquiétude pour le pauvre fou qui était tombé de la tour au profit d’une admiration teintée de peur pour cette… chose, cet homme
qui semblait voler à la rescousse du premier.
Le spectacle était devenu fascinant. Du jamais vu. Le héros n’était plus qu’à quelques mètres de la victime. La foule retint son souffle. L’homme volant
aussi. Dans sa tête, il n’était plus le maître. Son corps agissait sans son accord. Il n’avait pas peur, mais n’était pas non plus rassuré. Il avait l’impression d’être comme tous les autres. Un
témoin. Même s’il bénéficiait d’une place V.I.P. aux toutes premières loges.
Plus que quelques secondes avant l’impact.
Cinq, quatre, trois, deux, un ! Contact !
L’homme se saisit du corps de Marco Janus comme on attrape au vol un mouchoir dans sa chute lente et pourtant inéluctable. Malgré le choc, et le poids de
Janus, l’homme continua son ascension dans les airs, comme si rien ne s’était passé, comme un puissant avion de combat, comme une fusée, comme un super-héros.
Du haut de la tour, les quelques témoins massés sur la balustrade regardaient l’action se dérouler à contresens. Mais maintenant qu’elle revenait vers eux,
ils furent pris de panique comme si les choses ne se passaient pas normalement. C’était d’ailleurs le cas. Partagés entre la curiosité et la peur, ils réalisèrent qu’ils n’avaient pas le courage
de leur avidité, et ils détalèrent en se précipitant vers les ascenseurs.
Quand l’homme arriva sur la terrasse, il n’y avait plus personne. Marco était à moitié conscient, dans un état second depuis qu’il avait vu l’inconnu
s’élever vers lui et le saisir. L’homme le déposa doucement sur le sol avant de faire quelques pas en arrière. Il regarda ses mains, comme horrifié. Puis il s’écroula.
Marco reprenait doucement ses esprits. Il prit tout de suite la mesure des événements. C’était
comme instinctif. Il aurait du être abasourdi et terrorisé, mais c’est très calme qu’il analysait la situation, en regardant l’inconnu étendu sur le sol. Ce qui allait arriver à cet homme, il
l’avait déjà vécu. Prendre conscience de ce que l’on est n’est pas chose aisé. Et il serait là pour l’y aider. C’était son devoir.
Très vite, l’homme revint à lui. Il se releva, se tenant fébrilement sur ses jambes comme un nouveau né. Soudain, le train de sa conscience traversa son
esprit : « Mais qu’est ce qui m’est arrivé ? » se demanda-t-il à haute voix, espérant une réponse, peu importe qui la lui donnerait.
Il se dirigea vers le rebord et hasarda un coup d’œil en bas. La foule grouillait de nouveau. Une étrange clameur lui parvenait, et au loin, les sirènes de
la police retentissaient déjà. « Bon sang, qu’est ce que je vais faire… putain, mais qu’est ce qui se passe, merde ! ». Un souffle dans son dos le fit se retourner
brusquement.
- Vous… vous m’avez sauvé, dit alors Marco.
- Je… je ne sais pas. Je n’ai rien fait. C’est mon corps qui a agi tout seul.
Moi je n’ai rien fait. Et merde, qu’est ce que c’est cette histoire de fou ?
- Tu viens de prendre conscience… marmonna Marco.
- Quoi ? qu’est ce que vous racontez ! Écoutez, je comprends rien à
ce qui se passe ! rien à ce qui m’arrive… qu’est ce que je suis censé faire maintenant ?
- Rien. Vous profitez.
- Quoi ? cracha l’homme, comme hors de lui. Mais qu’est ce que tu
dis ! Profiter ? de quoi ? t’as vu ce que je viens de faire, merde alors !
- Oui, c’est un don. Le don.
- Ouais, ben je te le donne si tu veux. Putain, j’arrive toujours à pas à
réaliser. On voit ces conneries qu’à la télé ! Je suis un mec normal, j’ai jamais rien fait de bizarre ou de truc comme ça moi !
L’homme était affolé. Il jetait des regards dans toutes les directions, cherchant une réponse n’importe où. Marco reprit :
- Ce n’est pas une punition.
- Ah ouais ? Ben, comme ça, tout de suite, ça y ressemble. Comment je fais
maintenant ? Je redescends et je fais comme si de rien était, c’est ça ? Les gens vont me regarder de travers maintenant…
- Mais tu n’as pas le choix. Tu es un…
- Comment ça, j’ai pas le choix ? bien sûr que si ! D’ailleurs, si ça
se trouve personne ne m’a vu en bas. Tout le monde te regardait ! D’ailleurs, qu’est ce qui t’as pris de sauter dans le vide comme ça, merde !
- Peu importe maintenant. Que tu le veuilles ou non, tu es différent. Et tu
m’as sauvé.
- Ouais, mais si tu continues, je vais le regretter. Mais merde, j’ai volé
mec ! J’ai volé et je t’ai remonté jusqu’ici. Qu’est ce que je suis pour faire un truc pareil !
- Tu le sais je pense.
- Quoi ? arrête, on n’est pas dans un film là !
- Non, mais, tu l’es quand même. Tu es un super-héros.
- Mais bien sûr. Et maintenant ? Je rentre chez moi, je me fabrique un
masque et je vais m’acheter une belle cape rouge ? C’est des conneries. Nan, tu veux que je te dise ce que je vais faire ? Je vais me barrer d’ici…
- En volant ?
- Ouais, en volant. Mais ça sera la dernière fois tu vois. Et on m’oubliera. Et
je… je veux pas être un putain de monstre !
- Qui a dit que tu étais un monstre ?
- Arrête. Tu crois que je sais pas ce qu’on réserve aux gens différents ?
Tu vois, les films ont au moins ça de bon, c’est de montrer comment notre monde peut faire des trucs de fous aux gens… spéciaux.
- Mais te rends-tu compte de ce que tu es ?
- Bien sûr que non ! Y a encore 5 minutes, j’étais un putain de mec
normal. Avec une vie normale, un boulot normal… des emmerdes normales, et ça m’allait très bien. Alors, je vais continuer comme ça, si ça te dérange pas. Personne m’a vu, à part…
toi.
Il jeta un regard noir à Marco Janus. Dans ses yeux, on sentait la détermination de celui qui ne veut pas que les choses changent. Celui qui est prêt à tout,
et pourquoi pas même à l’impensable. Il se rapprocha, les poings fermés, les dents serrées, comme pour se donner du courage… puis il se ravisa. Il fit un geste de la main en direction de
Marco :
- Allez, barre-toi maintenant. Et par l’ascenseur cette fois s’il te
plaît.
- Mais…
- Va t’en maintenant avant que je change d’avis.
- Quoi ? Tu allais vraiment me balancer dans le vide ?
- Bien sûr que non ! Mais je te préviens, tu as intérêt à la fermer. Et
pis, de toute façon, tu ne sais pas qui je suis après tout. Je ne vois même pas pourquoi je discute avec toi !
- Peut-être parce que tu n’es pas si sûr que ça de vouloir t’arrêter
là.
- M’arrêter là ? Mais arrêter quoi ? Ma belle carrière de
super-héros ? Si j’avais pas autant les boules, j’en rirais presque…
- Il n’y a pas de quoi pleurer pourtant. Ce qui t’arrive est un cadeau du ciel.
Tu peux sauver des gens, donner un sens à ta vie…
- Mais tu es qui toi ? Un vieux sage échappé d’un zoo ? Qui tu es
pour me donner des conseils comme ça ?
- Je ne suis personne, justement. Mais aujourd’hui j’ai pris conscience de pas
mal de chose.
- Formidable mon vieux. Formidable. Et si tu allais promulguer tes jolis
conseils à des mecs qui en auraient vraiment besoin ? tu pourrais même te faire payer, et… putain, je perds la tête moi, je raconte n’importe quoi !
- Le poids de ta conscience qui…
- La ferme ! J’ai plus envie de t’écouter. Je t’ai sauvé ? La belle
affaire. Profites-en pour aller vivre encore un bon paquet d’années. Mais moi j’arrête là. Je crois que je vais devenir dingue de toute façon. Je sais même pas si j’aurais le cran de me barrer
d’ici en volant… » Il marqua une pause. « Pourquoi pas partir par les escaliers après tout… »
L’homme n’avait
pas fini sa phrase qu’il détalait déjà vers les ascenseurs. Mais, après quelques foulées, son corps le surprit de nouveau. Sa vitesse s’accrut de manière déraisonnable, sans qu’il puisse la
contrôler. Les quelques dizaines de mètres qui le séparaient du bloc des ascenseurs furent effacées en deux petites secondes, et c’est horrifié qu’il vint percuter le bloc de béton, ne pouvant
maîtriser sa course. Le choc fut terrible. Le mur sembla même trembler légèrement sous le coup.