Marco regarda au loin. Trois formes indistinctes se dessinaient sur fond de ciel bleu. « Et ben, quelle vue… » lança un Marco de plus en plus impressionné, en se tournant vers Peter qui était en train de se déshabiller :
- Mais, qu’est ce que tu fous ? » ajouta-t-il alors.
- Je préserve mon identité », répliqua Peter alors qu’il ôtait son t-shirt.
Avec ses pouces, il perça deux trous dans le tissu. Puis il arracha un grand carré de textile noir, se le posa sur le crâne, et l’enroula habillement autour de sa tête avant de le nouer sur sa nuque. Seuls sa bouche et son menton apparaissaient. Le reste était désormais recouvert d’un sombre masque noir :
- Et voilà le travail » lâcha-t-il alors en ouvrant des bras triomphants.
- Mais ma parole… tu te prends au jeu ou quoi ? s’étonna Marco, vraiment dépassé par les actes du nouveau héros.
- Je n’ai pas le choix. Ils seront là dans quelques secondes. Si je veux me laisser le choix, je ne dois pas être reconnu. Maintenant, je vais devoir filer. Je crois… je crois que je maîtrise suffisamment le vol. »
Il tendit une main sûre et déterminée à Marco.
- Adieu l’ami. Je ne sais pas si je dois te haïr ou te remercier. Mais quoi qu’il en soit, tu es désormais le seul à connaître mon… secret. Alors quelle que soit ma décision, je veux que tu gardes ça pour toi, OK ?
- Euh… oui, bien sûr. Comme tu voudras. »
Le bourdonnement des hélicoptères résonnait à présent dans le ciel. Peter leur lança comme un regard de défi. Il s’éleva de quelques centimètres, comme pour marquer son choix. Pour l’assumer. Marco le regarda prendre doucement son envol : « Alors, tu vas… comment dire… devenir un super-héros ?
- Je vais pas te dire oui. Je n’en sais rien. J’avoue que vu d’ici, c’est drôlement grisant. J’ai toujours entendu dire qu’une arme à la main on se sent plus puissant. Invulnérable. Alors, je te laisse imaginer ce que je ressens. » Il jeta un rapide coup d’œil au mur encore meurtri. « Je vais rentrer chez moi, et réfléchir à tout ça.
- Bon courage alors.
- Oui, je crois que je vais avoir besoin d’un peu plus que du simple courage. » Il se retourna. Ils n’étaient plus qu’à quelques centaines de mètres. « Et toi, prends soin de toi mec… et évite de te pencher dans le vide à l’avenir. »
Marco n’eut pas le temps de lui répondre. L’homme au masque noir avait filé comme un courant d’air. Il n’était déjà plus qu’un point au-dessus de lui. Puis, alors qu’il avait disparu de sa vue, il l’aperçut à nouveau fondre vers la tour à la vitesse d’une comète. L’homme aux supers-pouvoirs dévia légèrement sa trajectoire, frôla le bord de la terrasse et piqua en chute libre vers la foule de plus en plus nombreuse au bas de l’édifice. Marco couru vers la balustrade.
Peter s’était arrêté à quelques dizaines de mètres du sol. Suspendu dans le vide, il toisait les centaines de badauds, de flics et de journalistes qui ne le quittaient pas des yeux, comme paralysés, envoûtés. Marco ne voyait pas grand-chose de là où il était, mais il savait que quelque chose s’était produit dans la tête de Peter. Ses pouvoirs, non, la prise de conscience de ses pouvoirs l’avait transformé. La peur avait cédé la place à un mélange de fierté et de confiance. La frontière entre le bien et le mal prenait tout son sens pour celui qu’était devenu Peter. Ses actions ne seraient plus jamais anodines. Ses choix et ses décisions non plus. Quelque chose qui lui était arrivé en une fraction de seconde l’avait fait basculer dans une autre dimension. Aux conséquences sans précédent, pour lui, mais aussi pour le monde. Allait-il encore changer d’avis ? Dans quelle direction partirait-il finalement ?
Le temps semblait s’être arrêté pour Peter. En bas, la foule n’était qu’une tâche sombre. Le bleu du ciel au-dessus l’attirait comme une porte de sortie. Quel dénouement pour tout cela ? Finalement, il n’y avait pas eu grand-chose. De quoi les gens se souviendraient-ils ? D’un homme volant qui en a sauvé un autre, chutant dans le vide. Le genre de détail qui s’évapore dans les limbes du temps, comme une gigantesque illusion générale à laquelle plus personne ne croirait dans 20 ans. Non, ce qu’il aurait fallu pour le faire basculer dans la postérité, c’était bien plus. Il allait donc pouvoir se retirer, comme on prend discrètement congé dans une soirée où on n’aurait jamais dû se rendre.
Mais l’histoire en décida autrement. Un bruit strident déchira l’atmosphère, comme l’insupportable sifflement d’un couteau sur du verre. Un pilote d’hélicoptère un peu trop téméraire sous les ordres d’un journaliste bien trop gourmand avait heurté la tour en voulant se rapprocher du héros.
Et finalement, il se passa ce que la foule attendait depuis le début. Un spectacle digne de ce nom qui sacrerait définitivement son nouvel héros, homme proclamé demi-dieu.
L’homme volant avait filé tel l’éclair sur l’équipage en péril. Quand Peter vint plaquer son épaule sous le ventre de l’hélicoptère, un choc sourd accompagna son geste. Il grimaça tout de même sous l’effort, mais il assura sa prise comme s’il avait toujours su comment faire dans ce genre de situation. Il jeta un rapide coup d’œil en bas, conscient que la fin était déjà écrite.
Doucement, il accompagna la descente de la machine encore fumante qu’il portait sur son dos.
En bas le silence s’était fait. Puis Peter se posa sur le sol. La foule regardait la scène sans y croire vraiment. Un homme, si simple en apparence, un vulgaire masque noir sur la tête, portait sur son dos un engin de plusieurs tonnes. Si encore il avait montré quelques signes d’efforts.
Puis, doucement, le héros s’accroupit. Les pieds de l’hélicoptère prirent enfin le relais. Peter s’extirpa de sous la coque et fit face à son public. Un large cercle s’était formé autour de lui et de la machine. Dans son dos, le journaliste avait déjà saisi sa caméra, mais n’osait sortir de l’habitacle. Le héros s’avança doucement. Le cercle se déplaça avec lui comme s’il en était le centre. Le silence avait laissé place à un murmure général, mais personne n’osait se démarquer. Pourtant, quelqu’un brisa le cercle. Un homme en costume sombre s’avanca et prit la parole : « Je suis le capitaine Mankowsky », déclara l’homme en brandissant sa plaque.
En face de lui, Peter restait immobile. Son épaule droite, couverte d’ecchymoses et de griffures, était légèrement tachée de sang. Derrière son masque de fortune, ses yeux sombres fixaient le policier d’un regard de défi.
- Qui êtes-vous ? l’interrogea le capitaine, toujours à bonne distance.
- Je ne suis personne », souffla Peter. « Je me suis juste trouvé au mauvais endroit, au mauvais moment.
- On ne vous accuse de rien… Je veux juste savoir qui vous êtes. »
Peter ne répondit pas. Les deux hommes se regardaient, alors qu’autour d’eux le murmure se faisait plus fort, jusqu’à ce qu’une voix se détache : « Oui, qui es-tu ? » Siffla-t-elle. « D’où viens-tu ? » dit une autre. Et puis, la question que tout le monde souhaitait que l’on pose : « Quel est ton nom ? ».
Peter ouvrit la bouche… puis se ravisa. Il toucha d’une main sa tête, son masque. Il sourit en se remémorant les paroles de Marco, puis après une profonde respiration, il fixa le policier et annonça à la foule suspendue à ses lèvres : « Confiance. Le Capitaine Confiance ».
Puis, sans attendre les réactions, il prit son envol, aussi sèchement qu’il en avait désormais l’habitude.
La rue le regarda disparaître dans le ciel. Marco le vit passer comme la dernière flèche d’un arc. Dans sa tête il savait que le héros avait pris la bonne décision. Il ne pouvait en être autrement.
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